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Pour une république souveraine laïque et sociale

Le débat sur l’immigration, encore un autre grand blabla ?

Par Julien Bouchard, le 13 novembre 2019

De tous les sujets de société glissant, l’immigration est bien un des plus délicats, voir le plus délicat. Nous connaissons peu de semaines sans que ce sujet ne revienne, directement ou indirectement, sur la table. Sujet de prédilection pour la droite, sujet de malaise pour la gauche, sujet décidemment bien difficile à cerner pour la majorité présidentielle. De sorte que cette même majorité, ou du moins le gouvernement qui en est issu, a souhaité ouvrir un nouveau débat cet été afin de « poser le constat de manière sereine et calme »[1]. Faut-il y voir, comme le prétend l’aile gauche du pouvoir une manière de couper court à des contre-vérités et fantasmes ? Faut-il au contraire y voir une droitisation de la Macronie et une récupération du langage du RN comme le prétend l’opposition de gauche ? Faut-il y voir un écran de fumée comme le prétend l’opposition de droite, bien désespérée de se faire cocu par ses électeurs ? Amorçant la seconde partie de son mandat, le Président de la République a en ligne de mire le match retour de 2022 face au RN. N’ayant pas d’autre choix que de ralentir son calendrier de réformes économiques, le gouvernement va muscler ses discours sur le sociétal pour ramener dans son giron les électeurs LR. Finalement, ce nouveau grand débat n’est pas autre chose qu’un grand blabla destiné à hystériser les différentes oppositions, sans que ses initiateurs n’aient la moindre intention d’apporter la moindre issue concrète. 

PEUT-ON CONSIDÉRER L’IMMIGRATION COMME UN MALAISE SILENCIEUX DE NOTRE SIÈCLE ? 

Les sondages s’accumulent et semblent tous traduire un durcissement de l’opinion. Ainsi, dans un sondage de l’Ifop mené en juin 2019, 74% des français se sont prononcés en faveur de la mise en place de quotas en matière d’immigration[2]. En ce qui concerne la crise des migrants que nous traversons depuis maintenant plusieurs années, 60% des français voient ce phénomène comme une menace[3]. L’Islam est d’ailleurs un vif sujet de préoccupation puisqu’en juillet 2018, seuls 56% des français le considérait comme compatible avec la République[4]. Bien que le clivage gauche-droite reste prégnant dans la perception de nos concitoyens vis-à-vis de l’immigration, il est à relativiser puisque, sur la mise en place de quotas d’immigration, les sympathisants de la France Insoumise sont 74% à y être favorables, toujours selon le sondage précédemment cité, ce qui peut laisser penser une certaine déconnection entre cette base électorale et l’establishment politique du Mouvement.

 

La France est-t-elle une terre d’immigration ? Elle a dans un premier temps été un carrefour des peuples européens. Elle a par la suite accueilli d’importantes vagues d’immigration, italiennes à partir de la fin du XIXe siècle, espagnoles et polonaises dans les années 1920 et enfin portugaises dans les années 1960. L’intégration des polonais dans les bassins miniers du Calaisis semblait d’ailleurs compliquée. Les autres ouvriers calaisis décriaient une communauté qui se mélangeait peu et continuait de célébrer ses messes dans sa propre langue[5]. Notre modèle d’assimilation a pourtant porté ses fruits dès la deuxième génération. Aujourd’hui, ce même modèle semble compromis à la suite des récentes vagues d’immigration extra-européennes, malgré la succession des générations grandissant dans l’Hexagone. Jusqu’à présent nos exigences d’assimilation permettaient à tout individu d’épouser le modèle français et de se fondre dans sa communauté nationale, communauté certes exigeante, mais définitivement ouverte sur le monde et inclusive vis-à-vis de tout individu qui souhaite faire corps avec elle. Quelque chose a définitivement fait capoter ce modèle ces dernières décennies.

 

Longtemps mis sous le tapis par les milieux politiques et universitaires, on ne peut aujourd’hui plus nier le sentiment d’« insécurité culturelle » grandissant dans la population. Ce concept a été forgé par l’universitaire Laurent Bouvet[6], avant d’être fortement décrié par nombre de ses consœurs et confrères. Cette thèse ébranle sévèrement l’économisme dominant à gauche et au sein l’establishment médiatique, qui réduit les angoisses et passions des français à leurs conditions économiques et sociales, mêmes si ces dernières ne sont bien entendu pas à sous-estimer. La faillite de notre modèle d’intégration et d’assimilation a aggravé le désamour des français pour la mondialisation et pour leurs élites, qui semblent autant être déconnectées de leurs angoisses culturelles et identitaires que de leurs conditions matérielles. 

UN DÉBAT DE MI-MANDAT SUR L’IMMIGRATION : COMME UN GOUT DE RÉCHAUFFÉ ? 

En mettant ce débat sur la table, le gouvernement a repris à son compte un héritage de la droite. Posons notre crayon et faisons un état des lieux du quinquennat Macron : 

          Emmanuel Macron a été élu il y a 2 ans et demi. Nous pouvons dès à présent nous considérer à mi-mandat.

          La tension sociale est à son comble. Le gouvernement a tant bien que mal réussi à remettre le couvercle sur la crise politique des gilets jaunes, après avoir manqué d’y rester, mais le risque d’explosion est toujours présent. Le gouvernement l’a compris et mènera ses prochaines réformes avec des pincettes. Sur les aspects économiques et sociaux, il est probable que nous allions vers une chiraquisation du quinquennat Macron.

          Les chiffres de la croissance et du chômage ont bénéficié des dernières années de l’embellie mondiale. La plupart des économistes prévoient néanmoins un ralentissement de cette conjoncture. Les prochains mois ne nous seront peut-être pas aussi favorables.

          LREM et le RN se regardent en chien de faïence. Comme le rappelle un très récent sondage[7], ce duel au sommet est sans merci et chaque camp est amené à adapter ses discours et stratégies.

          Les sondages d’opinion nous montrent que l’immigration continue d’être une préoccupation de la population. 

Maintenant, revenons à une période qui n’est pas si lointaine. Nous sommes le 31 juillet 2010 et le Président de la République Nicolas Sarkosy entame, par son célèbre Discours de Grenoble, le tournant sécuritaire de son quinquennat. Un débat sur l’Islam est rapidement lancé et l’objectif est de faire cap sur 2012 en portant ces thématiques. Le but est à la fois de siphonner l’électorat du FN de l’époque et de redonner un souffle volontariste au pouvoir dans un contexte économique où la crise de 2008 a mis un brutal coup d’arrêt à son calendrier de réformes libérales. La situation économique n’est en effet pas rose : la France est touchée de plein fouet par la récession mondiale. Au grand dam des partenaires européens de la France et de la droite bourgeoise qui pensait avoir trouvé en Nicolas Sarkosy son champion, le grand soir thatchérien n’aura pas lieu. Le pouvoir se chiraquise et axe toute sa communication sur l’immigration. 

La stratégie de l’actuel Président de la République s’inscrit donc dans la continuité de la droite française, dont il a absorbé un certain nombre de mimétismes. Ralenti dans son agenda économique du fait de la réaction salutaire des Gilets Jaunes, le gouvernement va essayer d’une toute autre manière de terminer son travail de siphonage de l’électorat LR, sans plus s’inquiéter des accusations de lepénisation des esprits de la part d’une partie de la gauche qui de toute manière est devenue inaudible sur ces questions sociétales. 

UN ÉTERNEL DIALOGUE DE SOURDS 

Les acteurs restent les mêmes. Il s’agit principalement des tenants de l’indignation qui voient dans ce débat resservi une énième reprise des éléments de langage de l’extrême-droite. Il est d’abord fascinant de constater à quel point ces individus sont paniqués par le lancement de cet énième grand blabla lorsque l’histoire politique récente nous montre que rien n’en sort. Rassurez-vous, la France ne fera pas un virage à 180° dans sa politique migratoire et ne deviendra pas la Hongrie à l’issue de ce débat. Nous savons tous que rien ne va en sortir. 

La panique de ces personnes peut d’avantage être perçue comme un malaise, car ce qui s’est effondré comme un château de carte ces dernières années, c’est bien l’idée selon laquelle le multiculturalisme anglo-saxon serait harmonieux et que la ringarde assimilation républicaine serait à ranger dans les livres d’histoire. Le retour à la réalité est très dur et les Français envoient régulièrement des signaux très clairs, à travers leurs votes et à travers l’opinion qui se dégage des différents sondages. Face à ce constat, leur mot d’ordre est « ne parlons surtout pas d’immigration » qui n’est selon eux « pas un sujet important ». 

Le « ce n’est pas un sujet important » est un adage très répandu pour une partie de la gauche, qui peut ainsi dissimuler son malaise sur ce sujet. L’immigration et les enjeux sociétaux qui lui sont liés seraient un sujet secondaire voire inexistant dans les préoccupations de la population, essentiellement d’ordre socio-économiques. Pour la gauche sociale libérale comme pour la gauche de la gauche, l’amélioration de la situation économique du territoire pourrait à elle seule sortir la France de son marasme. Inutile donc de discuter de ces sujets de comptoir et laissons universitaires et économistes de gauche, dont la qualité n’est aucunement remise en question ici, poursuivre leurs travaux d’analyse et discussions à la Bellevilloise ou dans d’autres accueillantes salles de réception parisiennes. Pourtant, le vote populaire continue de s’orienter majoritairement vers le RN, délaissant la gauche, frustrée que ses propositions socio-économiques ne suscitent pas plus d’engouement. Lors des dernières élections présidentielles, le vote populaire a boudé les derniers travaux de Thomas Piketty, soutien actif de la campagne de Benoit Hamon, de même que la proposition de revenu universel du candidat. 

Nous l’avons compris, le refus d’une partie de la gauche d’accepter la réalité sur le sentiment d’insécurité culturelle de la population la rend totalement inaudible sur le reste de ses propositions pourtant intéressantes et innovantes. Il s’agit même d’un véritable gâchis car il est plus que nécessaire de répondre à l’urgence écologique et sociale et de rompre avec les politiques économiques néolibérales. Pourtant porteuse de solutions sur ces thématiques, en refusant d’accepter la réalité sur l’immigration, la gauche fait l’erreur de se maintenir hors course, permettant ainsi à la droite libérale de dormir sur ses deux oreilles. 

AU FINAL, QUE VA-T-IL SORTIR DE CE DÉBAT ? 

Le débat lancé le 7 octobre dernier en huit clos à l’Assemblée Nationale, suscitant alors peu d’engouement parmi les parlementaires, n’a débouché que sur un monologue de la majorité présidentielle assorti de phrases très consensuelles dont l’objectif est d’avantage de ménager la chèvre et le chou. 

Ce monologue improductif du Parlement n’empêche pas le Président de la République d’accorder des entretiens plus musclés au quotidien ultraconservateur Valeurs Actuelles, tout en laissant dans son propre camps des opinions très divergentes s’écharper. Dans un parti qui compte dans ses rangs les positions très libérales, voir clientélistes sous le doux euphémisme de « libéralisme culturel », d’Aurélien Taché et des positions plus fermes émises par Jean-Michel Blanquer et Aurore Bergé, comment ne pas nous perdre ? Le débat sur l’immigration au sein même de la majorité révèle l’absence d’une ligne politique claire et homogène au sein d’un mouvement qui a absorbé aussi bien la gauche sociale-libérale que le centre droit. Emmanuel Macron et un grand nombre de ses parlementaires ayant été élus en 2017 sur une ligne de centre gauche, le virage à droite électoraliste est très mal perçu parmi ses soutiens de la première heure. 

Mais en fin de compte, ou c’est du moins ce qu’espère le gouvernement, ce qui est perçu au premier abord comme une faiblesse sera une stratégie qui paye électoralement. Pour préparer 2022, il est nécessaire de séduire l’électorat de droite tout en ménageant l’aile gauche du mouvement. Dans ce marathon politique, le bloc élitaire peut se fissurer ponctuellement, mais doit tenir sur la durée. 

QUELLES MESURES CONCRÈTES ? 

Le gouvernement envisageait lors du lancement de ce débat la mise en place de quotas. Cette mesure qui était déjà portée par François Fillon lors de la campagne de 2017, et alors rejetée par Emmanuel Macron, est finalement retenue. Le simple terme « quota » suscite un enthousiasme immédiat à droite et les hurlements à gauche. En réalité, l’application de ces quotas ressemble d’avantage à coup de peinture sur un mur d’appoint qu’à un réel resserrement de vis. Rappelons que le nombre de travailleurs arrivant dans l’Hexagone avec un titre de séjour pour motif économique ne concernait en 2018 pas plus de 33 500 personnes, sur un total de 256 230 arrivées, l’immigration intra-communautaire étant exclue de ces chiffres. A ce chiffre doit être ajouté l’immigration clandestine, dont on estime à 300 000 le nombre d’étrangers en situation irrégulière[8]. Cette mesure permet en fait de mettre des paillettes dans les yeux de la droite, tout en ménageant les députés et soutiens LREM de la première heure rétifs à tout durcissement en matière d’immigration. 

L’autre mesure portée par le gouvernement est la réforme de l’AME, depuis très longtemps mise en avant par la droite et l’extrême droite comme une véritable pompe aspirante à destination de migrants qui viendraient dans le seul but de faire du tourisme médical. Au-delà de l’absurdité d’un discours qui nous dit que des centaines de milliers d’individus essayeraient par tous les moyens, y compris les plus dangereux pour leur vie, d’entrer sur le territoire dans le seul but de bénéficier de remboursements de santé, nous retrouvons encore une fois la réduction de ce sujet sociétal à une pure question de dépense économique. Remettons l’AME dans son contexte : 

          Dans son contexte tout d’abord économique, puisque cet angle semble si important pour nos différents contradicteurs. L’AME représente 0,5% des dépenses de la Sécurité Sociale. Soyons sérieux, ce poste budgétaire représente des enjeux bien moindres que les sommes déversées dans le CICE.

          Quand bien-même l’enjeu économique de l’AME retenu, cet enjeu économique reste une goutte d’eau à côté des enjeux sociétaux liés à l’immigration et à l’insécurité culturelle qui en est issue. Supprimer ou mettre un coup de rabot sérieux à l’AME va-t-il résoudre toutes ces questions ? Qui peut le penser sérieusement ? 

Finalement, ne vaudrait-il pas mieux continuer de soigner des personnes, qu’elles soient ou non en situation irrégulière, mais repenser la manière dont on contrôle nos flux migratoires afin qu’ils ne soient plus perçus comme subis par la population, et reposer des bases très claires et non-négociables sur nos conditions d’assimilation ? Cette assomption demande évidemment de dépasser le simple enjeu économique. 

Nous l’avons compris, ce débat initié par la majorité n’est qu’un nouvel enfumage politique et électoral. Créant volontairement les confusions au sein même de sa majorité et les hystéries dans l’ensemble du paysage politique français, le gouvernement garde des objectifs très clairs qui sont les suivants :

          En période d’incertitudes économiques et d’incertitudes sur le calendrier de ses réformes, compenser sa probable chiraquisation par le débat sociétal.

          Poursuivre le travail de siphonage de l’électorat LR en leur présentant des appâts et mises en bouche électorales très demandées par ces électeurs, à défaut d’apporter la moindre solution pratique.

          Préparer le match retour de 2022 face au RN en s’emparant des thématiques régaliennes, thématiques qui lui manquaient lors de la campagne de 2017. 

Dans la poursuite de ces objectifs, le gouvernement peut avancer dans ce qu’on peut considérer comme une droitisation de son discours sans se soucier des cris d’orfraie de la gauche qui, par son refus d’aborder lucidement cette thématique sociétale, s’est elle-même mise hors course. Les seuls à ménager sont les députés et soutiens de l’aile gauche de la majorité, afin de maintenir sur la durée un bloc élitaire politiquement stable.



[5] Raymond Poignant, Etude sur l’assimilation de l’immigration polonaise dans le Pas-de-Calais, 1949

[6] Laurent Bouvet, L’insécurité culturelle, Fayard, 2015

Un commentaire

  1. cording dit :

    Le débat lancé par le gouvernement sur l’immigration est une opération de diversion pour faire oublier sa politique de régression économique et sociale par la casse du compromis social de la Libération rédigé en mars 1944 alors que la France était un pays ruiné et bien plus endetté que maintenant.

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