facebook twitter Contact Forum

Pour une république souveraine laïque et sociale

La restauration des privilèges

Par Romanée Deschamps, le 12/06/2021, le 12 juin 2021

 

Entre égoïsme et hypocrisie, la crise sanitaire de la Covid-19 lève le voile sur la réalité de la cohésion sociale au sein du pays des droits de l’homme.

            Le 19 mai 2021, après plus de six mois de fermeture, les bars, les restaurants, les théâtres et les cinémas ouvrent à nouveau leurs portes. Si dans la mémoire de chacun, la période de crise sanitaire imposera de douloureux souvenirs, emplis de solitude, de privation et de précarité, tant financière que psychologique, il est évident que cette journée printanière du 19 mai 2021 marquera les esprits, sous l’égide de la libération. Des longs mois d’anxiété s’éclipsent au creux de la le-légèreté d’une entrevue dans un bar, d’un instant de rêve dans une salle de cinéma ou encore au travers de l’observation d’un tableau coloré sur lequel aucun œil n’avait plus le droit de se poser. Alors, les futilités de « l’ancien monde » qui nous ont tant manquées qu’on en a presque oublié la saveur, émergent de l’ombre dans laquelle elles ont été plongées pour s’ériger au cœur de nos vies sous un nouveau jour : chacun perçoit le luxe qu’elles représentent dans la course au bonheur.

            Dans l’espoir sans cesse grandissant de voir cette période liberticide et anxiogène s’éteindre dans les limbes de l’oubli, les citoyens dans leur ensemble participent indépendamment à l’effort sanitaire commun, néanmoins souvent en dépit de leur bonheur. Bien sûr, la participation à cet effort ne peut se mesurer qu’au prorata des besoins propres à chaque génération, ce que le gouvernement ignore massivement en tenant systématiquement les « jeunes » pour bouc émissaire et responsables de la crise. Les étudiants, pourtant fauchés et esseulés sont ceux qui transmettent le virus, alors privons les, non seulement de tout ce qu’ils aiment, dans la mesure ou c’est « nécessaire », mais aussi de toute vie sociale, de tout enseignement… ou presque. Leurs vies ressemblent dés lors bien plus à celles de leurs congénères dont l’âge effleure le centenaire, dans un pays ou le seul droit octroyé au peuple souverain est celui de se soumettre. Une seule exception à cet anéantissent général des libertés demeure à considérer : le pouvoir de l’argent et de l’origine sociale.

            Cette variable exogène à la loi et propre à chaque individu de la société, met en lueur la réalité des conséquences d’une crise sanitaire qui s’est mutée en crise sociale. En effet, la pandémie mondiale plonge la France dans une vaste hypocrisie politique qui tend systématiquement à fermer les yeux sur les agissements de la couche « supérieure » de la société dans la mesure où leur position le leur garantie. À cet égard, il convient de s’intéresser à l’affaire des restaurants clandestins qui a éclaté au début au mois d’avril 2021 grâce à la chaîne télévisée M6, afin d’apprécier objectivement le développement des inégalités sociales sous l’empire de la crise sanitaire.

            Tandis que les étudiants, privés de tout, continuent de constituer la clé de voûte des restrictions du gouvernement, quand le plaisir illégal et coupable de participer à quelques soirées avec leurs amis est devenu un luxe, d’autres évoluent dans un tout autre genre de luxe au moyen duquel ils peuvent s’arroger le droit d’ignorer la loi. Eu égard aux annonces de déconfinement progressif, les citoyens prennent leur mal en patience et attendent, tout simplement. Cependant, la réalité des classes les plus aisées de la société s’inscrit dans une toute autre optique : pourquoi attendre alors que nous pouvons payer ? Pourquoi se plier aux règles sociétales et participer à l’effort national dans une optique future alors que nous pouvons nous garantir le luxe de la vie normale en épuisant quelques billets ? La réponse à ces questions réside, à titre d’illustration, dans cette affaire au caractère outrageant et scandaleux, qui dévoile un calendrier différencié de réouverture des espaces de loisirs en vertu d’un « ordre social ».

 

            Le 4 avril 2021, le reportage de la chaîne M6, filmé en caméra cachée, relate le déroulement d’une soirée dans un restaurant clandestin du centre de Paris. Si certains parisiens ont déjà, au cours du premier confinement montré leur résistance aux restrictions sanitaires en profitant de leur résidence secondaire dans des régions faiblement dotées en capital hospitalier, ce n’était qu’un avant goût des privilèges qu’ils avaient décidé de s’arroger. Pierre-Jean Chalençon et Christophe Leroy sont les protagonistes qui orchestrent ce dîner, lequel s’inscrit simplement dans la lignée d’autres soirées privées. Le premier est un fervent collectionneur d’objets ayant appartenus à Napoléon Bonaparte. Personnalité publique aux airs provocateurs, il décide d’organiser le dîner dans une de ses dernières acquisitions : le palais Vivienne. À cet effet, il s’accompagne du chef étoilé Christophe Leroy, dans l’optique de proposer des menus à leurs divers invités à des prix exorbitants. Le reportage témoigne de l’indifférence vouée aux restrictions sanitaires, puisque selon l’employé d’accueil, « ici, il n’y a pas de Covid ». En vertu de ce précepte, le masque n’est évidemment pas de rigueur, les invités se font la bise et apprécient un repas avec leurs congénères sur des tables qui manquent de s’entrechoquer entre elles tant elles sont proches. La main dans le sac, monsieur Chalençon, interviewé par divers médias joue la carte de l’arrogance et de l’indifférence, en tournant le feu des projecteurs sur un scandale encore plus désobligeant : des ministres côtoieraient eux aussi de tels lieux. Sans surprise, les ministres sujets à cette accusation préfèrent nier, alors rien ne prouve les dires du collectionneur (bien qu’il n’est pas certain que la preuve soit de rigueur eu égard aux différents événement qui ont mis en lueur les quelques privilèges de ceux qui nous gouvernent). Les exemples sont divers, et tous autant niés car tous autant révélateurs. Pensons par exemple à cette sénatrice LR qui profite d’un « repas de travail » au palais Meurice en « ignorant que c’était interdit »[1]. Les représentants décrédibilisent leur propre travail. En s’arrogeant le droit de surpasser le droit, ils surpassent par conséquent la volonté générale du peuple souverain, dont l’existence s’avère délimitée par des règles construites par ceux qui la contournent.

            Si la crise sanitaire dans laquelle est plongé le monde entier s’impose comme la machine qui  accélère le processus de croissance des inégalités sociales, c’est parce qu’elle réduit la suppression de libertés à ceux qui ont le moins. Se sont ainsi créés deux régimes de droits propres à ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas. De toute évidence, ce phénomène d’accroissement des inégalités socio-politico-économiques n’est pas né de la dernière crise, il est en réalité un corolaire du choc pétrolier et du désenchantement qui accompagne la fin des trente glorieuses, au milieu des années 70. Alors que la France, aux yeux des pays étrangers est assimilée au pays des droits de l’homme, de la sécurité sociale, les dernières décennies dépeignent une toute autre réalité. Il semblerait malheureusement que la nuit du 4 août 1789 n’ai pas suffit à l’abolition des privilèges, et qu’inéluctablement, nous soyons voués à reproduire le même schéma social dans lequel certains choisissent et d’autres exécutent, certains profitent et d’autres endurent, certains mangent et d’autres servent. Certains n’ont même pas accès aux restos du cœurs tandis que des « sans cœurs » fortunés dépensent l’équivalent d’une semaine de repas dans une soirée clandestine. Chacun de nous voudrait leur demander ce qu’ils ont fait « pour tant de bien », comme l’a fait Beaumarchais au travers de Figaro, à l’intention de la noblesse du XVIIIe siècle ; interrogation à laquelle il a lui même répondu « vous vous êtes donné la peine de naître et rien de plus »[2]. Car finalement, tout provient de la naissance, de l’origine sociale.

            Au terme de ces années au cours desquelles se sont succédées mondialisation, crises économiques sociales et sanitaires, force est de constater que nous sommes en train d’assister à une restauration des privilèges.

________________________________________________________________________

[1] Médiapart Diners clandestins : pendant la polémique, les repas continuent 16 avril 2021
[2] Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais La folle journée ou le mariage de Figaro 1784

________________________________________________________________________

Sources

       https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/diners-clandestins-ce-qu-il-faut-savoir-de-l-extrait-diffuse-par-m6-evoquant-la-presence-de-ministres_4360337.html

       https://www.programme-tv.net/videos/swip/restaurants-clandestins-le-reportage-choquant-du-1945-de-m6_273738

       https://www.mediapart.fr/journal/france/160421/dejeuners-clandestins-pendant-la-polemique-les-repas-continuent?onglet=full

         Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais La folle journée ou le mariage de Figaro 1784

Laisser un commentaire

*

Avant de publier un commentaire, merci de consulter la charte de modération et de bonne conduite.