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Pour une république souveraine laïque et sociale

De l’interdépendance entre République et luttes sociales

Par Antoine Berranger, le 3 mars 2020

Je souhaite un monde dans lequel les individus sont libres de choisir, d’entreprendre, de s’exprimer, le tout dans une République permettant l’émancipation de chacun, éradiquant la pauvreté, promouvant la solidarité en ne laissant personne de côté, créant un commun désirable. Mon utopie est une République Démocratique & Sociale. Comment y arriver, et quels moyens mettre en place pour atteindre cet objectif ?

De la Souveraineté Nationale

Pour commencer, il faut être souverain. Nous ne pouvons décider de notre destin commun en nous soumettant à des impératifs extérieurs. La Nation, peuple fait corps – concept de gauche s’il en est, faut-il encore devoir le rappeler – doit pouvoir choisir. A quoi pourrait bien servir la démocratie et le choix d’élire des représentants si ces représentants ont les mains liées ? Philosophiquement, la souveraineté nationale constitue donc un prérequis indispensable à l’exercice démocratique. Autrement dit la souveraineté nationale est un pré-requis à la souveraineté populaire. Si la démocratie est aussi mal en point en France, il n’y a pas besoin d’aller chercher bien loin les raisons de son flétrissement.

Pratiquement, il faut aussi admettre que notre Union Européenne ne peut pas permettre l’avènement d’une réelle politique sociale. En dehors des contraintes budgétaires – regardez ce qui a pu se passer en Grèce[1], ou même en Italie qui a vu son budget se faire retoquer par des commissaires non élus[2] -, des dogmes libéraux sont constitutionnalisés dans le Traité de Fonctionnement de l’Union Européenne. Ainsi il y est écrit noir sur blanc que les domaines de l’énergie, des transports ou des télécommunications doivent être des « marchés ouverts et concurrentiels »[3]. Si vous êtes des défenseurs de la « libre-concurrence », cela ne vous choquera peut-être pas, mais vous devriez être effarés en tant que démocrates que de telles dispositions soient gravées dans le marbre, limitant ainsi les options politiques et démocratiques pour tous les citoyens de l’Union Européenne. La souveraineté nationale est donc à la fois nécessaire à la démocratie, mais aussi condition à l’avènement de la République Sociale.

De la République

Nous y sommes donc presque. Nous avons défini la souveraineté nationale comme moyen, mais la République Sociale a d’autres pré-requis, et pour cause : comment la mettre en place sans République ? Nous la considérons souvent comme une réalité en soi. Immuable et rassurante. Mais est-ce toujours bien le cas ? Le sondage réalisé il y a quelques jours par Ipsos pour Charlie Hebdo[4] montre que 50% des français seraient contre le « droit au blasphème » (qui n’est par ailleurs pas un droit puisque le blasphème n’existe pas, mais c’est un autre débat). La laïcité est remise en question chaque jour au nom du « vivre ensemble » (sic) et au gré de petits arrangements déraisonnables. Les actes homophobes et racistes sont en constante augmentation[5], la fraternité n’est plus qu’un doux mythe et les valeurs républicaines s’effondrent. Ces attaques ne viennent pas seulement du bas-peuple, mais aussi de nos chers concitoyens élus. De la FI au RN, de LREM au PS en passant par LR, la quasi-totalité des « grands » partis ne sont, au mieux, pas clairs sur nos valeurs. Les uns fustigeront le blasphème de Frédéric Fromet, les autres le blasphème de Mila. Les uns soutiendront la Manifestation de la honte – un sinistre 10 novembre 2019, une supposée « gauche » tenait la main à l’islamisme –, les autres cracheront sur toute forme de manifestation ou railleront des Gilets Jaunes éborgnés. Les uns tairont les actes homophobes, les autres les actes racistes.

Les idéaux d’égalité, de fraternité, et de liberté ne sont unanimement défendus nulle part. Au gré des vents, de l’opinion publique, et bien souvent d’un doigt mouillé, nos partis politiques semblent pencher d’un côté ou d’un autre, alors que ces valeurs doivent être défendues de façon concrète et uniforme. Question de cohérence. Dans les plus hautes sphères de l’Etat, le respect de nos institutions n’existe plus. Parlons franchement, les parlementaires ne servent strictement à rien d’autre que de jouer la courroie de transmission du gouvernement – et nous qui pensions que la séparation de l’exécutif et du législatif poursuivait un but précis –, les ministres se permettent des collusions avec la Justice, le président se prend pour un chanoine, etc. Nous pourrions dresser ici une liste longue comme le bras, mais cela serait un peu indigeste. Allons droit au but. Du fait des actions des gouvernements qui se sont succédées depuis plusieurs décennies, les services publics s’effilochent, les inégalités sociales et fiscales s’accroissent, les zones rurales sont abandonnées et tout ce qui pouvait aider à construire une unité est méthodiquement détricoté.

Vous croyiez avoir tout vu avec la casse du code du travail, de l’assurance-chômage et des retraites, pendant que les entreprises du CAC40 se gavent d’aides publiques et que les plus riches paient de moins en moins d’impôts ? Eh bien, vous n’êtes pas au bout de vos surprises. Se prépare insidieusement, sans que cela soulève le moindre émoi, une loi territoriale « 3D », pour Décentralisation, Déconcentration, Différenciation[6]. Oui, oui, différenciation territoriale. Oui, oui, une différenciation en droit. C’est bien la structure même, le soubassement de notre République, censément « une et indivisible » qui est attaqué comme le montre brillamment Benjamin Morel [7]. Pourquoi vouloir à tout prix défendre la République pourriez-vous me demander ? Et bien c’est simple, parce qu’elle est indispensable à l’exercice durable de la démocratie (qui, pour rappel, n’est jamais qu’un autre nom de la « souveraineté populaire »), permettant la substitution du désir par la vertu, nous y reviendrons[8]. Bref, l’établissement d’une démocratie sociale stable a donc deux pré-requis : la souveraineté, et la République.

Voilà donc ce pourquoi je vote : pour la souveraineté, pour la république, parce qu’elles sont les conditions nécessaires à l’avènement de la République Démocratique & Sociale que j’appelle de mes vœux. Voilà ce pourquoi je m’engage politiquement. Il n’y a pas de différence, de hiérarchie dans ces moyens. L’objectif est clair. Les souverainistes de gauche, par cohérence, devraient donc commencer par défendre les valeurs républicaines de façon radicale. Sans République, la souveraineté populaire serait impossible (ou instable au mieux) & la souveraineté nationale serait sans objet. Notre projet ne pourrait donc advenir. Tout effort pensant faire l’économie de ces revendications serait alors totalement vain. Plus globalement, tout politique sociale se déclinant sans défense de la souveraineté et de la République ne sera qu’un attrape-nigauds.

De l’importance de la lutte sociale dans le combat républicain

Maintenant que nous avons vu pourquoi la République était si importante dans les luttes sociales, il nous faut montrer pourquoi elles sont elles-mêmes si importantes à la défense de la République. Alors, seulement, nous pourrons conclure par un élégant “si-et-seulement-si” démontrant l’interdépendance de la République et d’un État Social, soutenus par la souveraineté nationale. Pour bien comprendre où nous voulons en venir, il faut définir ce qu’est une République. Commençons par l’origine latine : Res Publica, la « chose commune ». Pour développer plus avant, nous pouvons évoquer la définition de Jean Bodin « gouvernement de plusieurs ménages et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine » [9] – tiens tiens, souveraine –, ou celle de Jean-Jacques Rousseau « tout État régi par des lois, sous quelque forme d’administration que ce puisse être ; car alors seulement l’intérêt public gouverne et la chose publique est quelque chose. Tout gouvernement légitime est républicain. » [10]. Nous voyons bien que la République n’est pas seulement une forme de gouvernement (auquel cas le terme de « démocratie » eût suffi) mais intègre des principes supplémentaires. Les citoyens d’une démocratie pensent par eux-mêmes, les citoyens d’une République pensent pour eux-mêmes et dans leur intérêt commun. Il faut alors définir les règles de construction de ce commun. Dans certaines républiques, il se construira sur des identités religieuses ou ethniques (comme en Allemagne), pour d’autres, il se construira autour de textes fondateurs (comme les Etats-Unis avec leur constitution).

De la vertu républicaine

La France de la Révolution s’est construite sur les Lumières et sur la vertu républicaine. S’extirpant de ses différences particulières, le français devient citoyen en s’attardant sur ce qui rassemble plutôt que sur ce qui différencie. Les bases de la laïcité sont posées. Cela demandera aux penseurs futurs, et notamment ceux du XVIIIè siècle de travailler sur ces mécanismes de mutation de l’Homme vers le citoyen, ces vertus civiques nécessaires à l’exercice de la citoyenneté qui sont parfois contre-intuitives. « La vertu politique est un renoncement à soi-même, qui est toujours une chose très pénible » nous expliquait Montesquieu [11].

Si la République Française a besoin de ces vertus qui ne sont pas innées, c’est bien que les citoyens doivent les acquérir. La République est une fabrique de citoyens. Voilà, s’il en est, le plus grand renoncement de nos politiciens post-modernes : en renonçant à cette éducation citoyenne, la République s’effondrera à terme sur elle-même. Dans son plaidoyer pour la vertu dans la République, le blog Cincinnatus l’explique très bien : la vertu civique s’enseigne, s’encourage, se suscite[12].

De l’adhésion à la vertu civique

Reste alors la question du « comment » ? Il tombe sous le sens que l’éducation est une première étape indispensable, mais il serait stupide de croire que cela suffit. Ce qui s’apprend peut se désapprendre, en particulier quand l’objectif, pénible à atteindre, n’a plus de sens. Il faut donc donner du sens à la citoyenneté, et donner du sens à la Res Publica. Nous ne pourrons donner du sens à la première qu’en défendant mordicus une démocratie digne de ce nom avec un réel « pouvoir souverain » comme disait Jean Bodin. Par conséquent, toute atteinte à la démocratie (prenons en exemple le vote de 2005 sur le TCE, ou les multiples court-circuitages du processus parlementaire) est une atteinte à la citoyenneté ce qui provoque in fine un affaissement de la République. Nous ne redonnerons du sens à la Chose Commune qu’en perpétuant, inlassablement, la vie et le dynamisme de ce commun.

De l’Etat Social dans un libéralisme économique mondialisé

Si, historiquement, le capitalisme a permis de faire croitre les forces productives, permettant la sortie de la pauvreté absolue des populations entières, il a aussi des défauts largement documentés que les libéraux honnêtes admettrons, dont un accroissement inexorable des inégalités. Comment pourrions-nous imaginer un seul instant que des inégalités croissantes pourraient aider à perpétuer l’idée même de commun ? C’en est presque oxymorique. Que nous soyons libéral, trotskyste ou social-démocrate, il faut donc convenir que la République doit a minima contrebalancer cette fabrique des inégalités, dans une dialectique qui l’oppose frontalement à l’économie de marché, sous peine de s’effondrer sur elle-même. Tocqueville, un des maîtres à penser de nos libéraux modernes, a très largement travaillé ces concepts « d’égalisation des conditions » et écrivait que « la répartition plus égale des biens et des droits dans ce monde est le plus grand objet que doivent se proposer ceux qui mènent les affaires humaines ». L’égalité sociale était pour lui un objectif inatteignable, mais dont la poursuite demandait des efforts inextinguibles – quand l’égalité entre citoyens, égalité en droits, pouvait, elle, être absolue.

Peu importe finalement les acquis sociaux existants. Peu importe presque les acquis sociaux futurs. Dans une société étant de facto libérale, que nous l’acceptions ou non, la République doit être en tension pour rechercher une égalité accrue, et ce quel que soit le point de départ. On ne peut finalement penser contre soi-même et s’abandonner dans le « nous » que si ce « nous » pense à tout un chacun et donc à soi. Quand la République se soumet à la seule économie souveraine, quand elle renonce à ses prérogatives et qu’elle tire dans le même sens que sa maîtresse au lieu de freiner ses velléités inégalitaires, elle ne peut que se fractionner elle-même, détruisant le commun jusqu’à un déchirement qui ne se fera pas sans dégâts.

Nous l’avons vu ces dernières décennies en France, en particulier quand la « gauche » était au pouvoir. Quand elle n’est allée que dans le sens d’un accroissement des inégalités économiques, comme sous le gouvernement Valls, elle a fait un mal immense aux principes républicains sur lesquels se construisent ces vertus civiques, et en particulier à la laïcité, qui n’est alors apparue alors que comme une contrainte sans objectif, voire même comme un principe bourgeois alors qu’elle est par nature un outil d’émancipation au service du peuple. La « gauche de gouvernement » n’a alors été qu’une gauche de destruction. La République a besoin de valeurs sociales. Et le socialisme ne peut-être que républicain. Les deux ne pourront se bâtir que sur la souveraineté. Toute personne proposant l’un sans l’autre sera au mieux un menteur, au pire un anti-héraut du peuple français et de sa République.

L’intrication de ces valeurs n’a rien de nouveau. Il suffit de se référer à notre constitution. Article premier. « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. » [14]. Quand on en vient à souhaiter ce qui constitue l’article premier du texte fondateur de notre République, c’est certainement que la situation est devenue extrêmement grave. Si nous tenons à conserver notre héritage intellectuel, si nous ne voulons pas que notre République devienne une république constitutionnelle & fédérale comme le souhaite Emmanuel Macron, ni une république identitaire comme le souhaite le Rassemblement National, il va falloir se battre bec et ongles.

A vos bulletins, citoyens !

 

[1] Conférence d’Olivier Delorme aux UARS2020, 16 novembre 2019

[2] « Italie : le budget 2019 enfin approuvé », Le Figaro, 30 décembre 2018

[3] Article 170 du TFUE

[4] « Droit au blasphème : les Français sont plutôt pour mais carrément contre », Charlie Hebdo, 4 février 2020

[5] Statistiques 2019 des actes antireligieux, antisémites, racistes et xénophobes, Ministère de l’intérieur, 26 janvier 2020

[6] Projet de loi 3D

[7] « Le droit à la différenciation, les dangers d’une révision constitutionnelle », Benjamin Morel, 10 juillet 2019

[8] « Démocratie versus république : inclusion et désir dans les luttes sociales », Renato Janine Ribeiro et Daniel Arapu, Diogène, Avril 2007

[9] « Les Six Livres de la République », Jean Bodin, 1576

[10] « Du Contrat Social », Jean-Jacques Rousseau, 1762

[11] « De l’Esprit des Lois », Montesquieu, 1748

[12] « De la vertu en République », Cincinnatus, 13 mars 2017

[13] « De la démocratie en Amérique », Alexis de Tocqueville, 1840

[14] Constitution Française, 1958

 

2 commentaires

  1. Gariel-Menouni dit :

    Il me semble que la lecture de Tocqueville est quelque peu inadéquate . dans “ de la Démocratie en Amérique “ , la question qui traverse tout ce corpus est celle précisément de la passion pour l’égalité des peuples démocratiques , qui pourrait en se muant en égalitarisme devenir liberticide voire déboucher sur des régimes totalitaires. Comment concilier liberté ou indépendance de l’esprit , et égalité ? Telle est la problématique qui sous-tend sa réflexion ! Il n’a jamais fait l’apologie de l’égalité tous azimuts , bien que la marche de l’histoire disait-il allait dans ce sens dont il voyait les prémices en France dès le 11e siècle “ les uns montent, les autres descendent “ ..
    l’égalisation des conditions ne doit pas nous dispenser de poser la question de la justice sociale qui ne semble tout aussi importante que l’égalité . Il nous faut bien faire la distinction entre les inégalités justes et les inégalités injustes , entre celles qui résultent du mérite personnel -sous réservé d’égalisation des chances- et celles qui assignent les individus à leur naissance .
    C’est pourquoi vous ne me semblez pas bien poser la question de ce que doit/être une république sociale . Ce n’est pas une machine à égaliser tous azimuts au risque précisément de créer de nouvelles inégalités injustes et de décourager les initiatives individuelles .
    Par ailleurs, la République doit/elle répondre aux demandes les plus incensées parce que émanant du peuple ! Où dit autrement , le Peuple agit-il toujours avec raison et ce ne sont pas les faits qui manquent . Oui à la souverainté populaire , mais non aux dérives populistes qui peuvent nous ramener aux plus sombres pages de l’histoire .

  2. Gariel-Menouni dit :

    II me semble que la lecture de Tocqueville cité dans cet article est inadéquate . Dans “ de la Démocratie en Amérique “ , la question qui traverse tout ce corpus est celle précisément des dangers qui fait peser la passion pour l’égalité des peuples démocratiques sur la liberté, l’autre valeur de la démocratie et de la République . L’égalité pourrait en se muant en égalitarisme devenir liberticide voire déboucher sur des régimes totalitaires. Comment concilier liberté, entendue au sens droit à la différence et indépendance de l’esprit , avec l’égalité ? Telle est la problématique qui sous-tend sa réflexion ! Il n’a jamais fait l’apologie de l’égalité tous azimuts , bien que la marche de l’histoire disait-il allait dans ce sens dont il voyait les prémices en France dès le 11e siècle “ les uns montent, les autres descendent “ ..
    l’égalisation des conditions ne doit pas nous dispenser de poser la question de la justice sociale qui ne semble tout aussi importante que l’égalité . Il nous faut bien faire la distinction entre les inégalités justes et les inégalités injustes , entre celles qui résultent du mérite personnel -sous réservé d’égalisation des chances- et celles qui assignent les individus à leur naissance .
    C’est pourquoi cet article ne me semble pas bien poser la question de ce que doit/être une république sociale . Ce n’est pas une machine à égaliser tous azimuts au risque précisément de créer de nouvelles inégalités injustes et de décourager les initiatives individuelles .
    Par ailleurs, la République doit/elle répondre aux demandes les plus incensées parce que émanant du peuple ! Où dit autrement , le Peuple agit-il toujours avec raison et ce ne sont pas les faits qui manquent . Oui à la souverainté populaire , mais non aux dérives populistes qui peuvent nous ramener aux plus sombres pages de l’histoire .

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