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Pour une république souveraine laïque et sociale

Pour l’Alsace, 2018 sera l’anti-1918

Par Fabrizio Tribuzio-Bugatti, le 30 octobre 2018

Il y a un siècle, l’Alsace redevenait française au bout de presque un demi-siècle d’occupation allemande, au prix d’un inimaginable sacrifice. On pensait cette querelle sanglante avec l’Allemagne achevée enfin à la fin du second conflit mondial. Pourtant, 2018 restera comme l’anti-1918. Annoncée le soir du 29 Octobre 2018 par Matignon et la présidente du conseil départemental du Haut-Rhin, Brigitte Klinkert, la Collectivité Européenne d’Alsace vit le jour. Nous pouvons déjà nous interroger sur la curieuse dénomination : l’Alsace ne serait donc plus une entité française, mais bel et bien post-nationale, déracinée de son histoire et de ses sacrifices. Ensuite, le citoyen qui a un peu de mémoire peut se rappeler qu’en Avril 2013, un référendum avait eu lieu concernant la fameuse Collectivité Territoriale d’Alsace, que certains élus surnommaient Conseil Unique d’Alsace, qui rejeta en bloc un projet aussi nébuleux, qu’inutile. Les conditions démocratiques pour l’adoption du projet avaient une exigence dont le résultat du scrutin provoqua un dédain incroyable des élus locaux pour le citoyen. Nécessitant 25% de participation par département et une réciprocité entre eux, le Haut-Rhin vota « NON » à plus de 50% des voix avec 25% des inscrits, tandis que le Bas-Rhin prononçait un timide « OUI » strasbourgeois sans être parvenu à rassembler le minimum d’électeurs requis. Depuis 2005, nous ne connaissons que trop bien la petite complainte qui consiste à mépriser l’électeur moyen qui n’aurait pas compris la majesté du projet ambitieux et ambitieusement porté par ses élites. Philippe Richert en tête en 2013, qui dénonçait le soir-même du scrutin les critères de votes qu’il avait pourtant instaurés lui-même en tant que Ministre des collectivités territoriales ! Quant au projet lui-même, son ambition équivalait précisément à l’entrain populaire qu’il provoqua, c’est-à-dire aucun. On parlait alors d’une estimation de 5 millions d’euros d’économies sur 5 ans, pour la région alors la plus riche de France (et la troisième la plus endettée), d’un pass pour transports publics… strasbourgeois et l’installation de la fibre optique ; on se demande toujours en quoi ce qui ressemblait à un quart de vague programme électoral pouvait être aussi ambitieux que ses promoteurs le claironnaient. C’était toutefois les prévisions institutionnelles qui étaient les plus intéressantes par l’écart entre leur promotion et la réalité afférente. Vendu volontiers aux citoyens comme un « conseil unique », il apparut que c’était un véritable empilement de strates désarticulées qui se trouvait derrière le projet. Les Conseils généraux se voyaient renommés « conférences départementales » sans qu’on l’on pût saisir en quoi ils devaient consister, l’eurométropole strasbourgeoise n’était pas prise en compte dans son rapport avec la fameuse collectivité, et enfin on devait assister à la naissance de plus d’une dizaine de « guichets de vie » dépourvus de personnalité juridique, c’est-à-dire incapables de faire quoi que ce soit de concret pour le citoyen. Sur quoi se fondaient alors les discours de promotion d’une telle coquille vide ? Sur du marketing, c’est-à-dire un langage faisant appel aux émotions et non pas à la raison, où l’on maniait aussi bien le vieux discours victimaire d’une Alsace oppressée par un pouvoir jacobin qui n’existe pourtant pas que l’idée historiquement farfelue d’un « retour de l’Alsace » pour flatter les passions identitaires d’une partie de la population, sans compter l’étrange complexe d’infériorité d’une frange d’élus vis-à-vis de l’Allemagne, dont il fallait absolument imiter, concurrencer, égaler le modèle de Länder, comme si la taille pouvait recouvrir quelque pertinence économique et politique, sans même aborder les différences historiques qui ont abouti à ce modèle différent outre-Rhin. L’obsession de la sempiternelle compétition de tous contre tous, fondée sur rien d’autre que le sermon du ridicule dans le cas où l’on serait réfractaire au mouvement pris comme sa propre finalité, mais sans objectif réel à l’horizon, et qui a surtout pour conséquence une standardisation à outrance qui se moque des particularités dont l’apologie ne sert que la rhétorique. Le résultat, comme nous le disions, fut sans appel, et les complaintes d’élus dénigrant l’exigence démocratique du référendum auraient dû nous pousser à nous interroger sur les ambitions personnelles d’individus qui déclaraient publiquement, dans un orgueil blessé, qu’ils auraient préféré un projet adopté sans la moindre légitimité démocratique. C’est d’ailleurs ce à quoi ils se sont attachés dès le lendemain du scrutin, votant à la rentrée une motion censurée par le préfet qui tentait un passage pathétique en force, le tout accompagné de leçons de vertu sur la démocratie… Depuis, le personnel politique local a quelque peu changé au niveau de ses figures dominantes, et la stratégie s’est faite plus subtile. Comprenant qu’ils ne parviendraient pas à accommoder les Alsaciens dans des intrigues politiciennes dont tout le monde se moque, les choses se sont faites dans les coulisses feutrées des palais. La loi Notre fut la bénédiction d’élus peu scrupuleux à l’exploiter comme moyen de culpabilisation des électeurs, leur intimant désormais de laisser faire leurs élus comme à un marmot à qui on dirait de ne pas s’occuper des affaires des grandes personnes. On pourrait là aussi s’interroger sur la légitimité d’élus qui font passer en permanence leurs électeurs pour des imbéciles. Dès lors, les seules questions qui se posent concernent la raison, proclamée mais aussi véritable, et le contenu de cette « Collectivité Européenne d’Alsace » au passif aussi ampoulé qu’indigne des exigences démocratiques qu’on était en droit d’attendre.

Le discours politique s’est cristallisé autour d’une seule vulgate ; après la culpabilisation infligée immédiatement aux Alsaciens suite à l’adoption de la loi Notre créant la région Grand Est, c’est la fibre identitaire qui transpire désormais dans le discours politicien local : on se doit de se réjouir à « la renaissance de l’Alsace », au « retour de l’Alsace », et autres variations lexicales sur le même thème. Mais le retour par rapport à quoi ? Administrativement et politiquement, la Collectivité restera dans la région Grand Est, et les compétences qu’elle obtiendra pourraient prêter à rire si elles ne présageaient pas des surcoûts à la charge du contribuable. Brigitte Klinkert annonça ainsi sur sa page Facebook : • Le maintien des préfectures de Colmar et Strasbourg. • Chef-de-filât de la coopération transfrontalière et représentation à l’échelle du Rhin supérieur. • Territoire d’excellence du bilinguisme et capacité de recrutement. • Transfert des routes nationales et mécanisme de régulation du transit poids lourds • Expérimentation du « droit d’option » dans le cadre du traité de l’Élysée. • chef-de-filât tourisme et dans le cadre de la culture et du patrimoine rhénans. • Les fédérations sportives et les acteurs socio-professionnels pourront s’organiser à l’échelle alsacienne. • L’Alsace disposera de ses propres plaques minéralogiques et de données statistiques propres.

Outre les compétences gadgets comme les plaques minéralogiques sur lesquelles nous passerons par décence, il faudrait s’attarder sur ce qu’annoncent les autres. Le maintien des préfectures de Colmar et de Strasbourg est présenté comme une victoire alors qu’il s’agit d’un minimum politique qui allait de soi ; s’en féliciter ne relève pas seulement de l’incongruité, mais de la démagogie de charlatan. On devrait se féliciter de quelque chose de normal, si tant est qu’on puisse parler de normalité dans la présente forfaiture. Idem pour le « chef-de-filât » du tourisme et le domaine du sport, comme si l’Alsace ne pouvait pas faire valoir ses atouts autrement que par la dissolution de ses départements, ou encore pour la coopération transfrontalière pour laquelle la région a toujours brillé pour son échelle inadaptée, contrairement aux départements du Haut-Rhin et du Bas-Rhin qui prenaient en compte les spécificités frontalières des bassins de vie qu’ils représentaient, notamment vis-à-vis de Bâle. Quant aux données statistiques, outre qu’elles sont déjà concevables par le Conseil économique social et environnemental, on se demande quelles pourraient être celles que la nouvelle collectivité pourrait vouloir, et pour quelle utilité. Mais ce sont surtout les questions des surcoûts entraînés par la fusion des deux départements qui ne sont absolument pas abordées, sans doute moins vendeuses que de faire croire aux Alsaciens que démanteler leurs bassins de vie relève du progrès. Le transfert de compétence des routes nationales et l’entretien qu’icelles exigeront, combinées avec les compétences départementales réunies sous l’égide de la Collectivité Européenne d’Alsace entraîneront mécaniquement une augmentation des dépenses de fonctionnement, sans compter les contributions à la région Grand Est dont l’Alsace fera toujours partie. Dit plus bêtement, avec quels deniers va-t-on pouvoir entretenir tout cela ? Et au détriment de quoi ? L’enthousiasme du président du Conseil départemental du Bas-Rhin nous éclaire au moins sur un point : s’empresser d’embaucher des professeurs d’allemand qui soient Allemands. On passera la mesquinerie d’un tel propos lâché à une dizaine de jours de l’Armistice de 1918.

Plus problématique est la question du droit local. Le Code civil local dispose très clairement que ses règles de droit s’appliquent sur les départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle. Sans départements, il n’y a plus de territorialité de la loi. Que va-t-il se passer pour les associations, les règles de droit locales du travail, et surtout le régime local d’assurance-maladie ? Personne ne le sait, et ce ne sont évidemment pas nos élus qui y ont songé, trop empressés qu’ils étaient à vouloir progresser. Vers quoi, on ne le saura sans doute pas, parce qu’eux-mêmes ne le savent pas. Toutefois, on peut toujours s’appuyer sur le vote de la loi organique relative aux lois de finances (LOLF) à l’Assemblée nationale pour l’année 2013 pour anticiper une possibilité : la disparition pure et simple du régime local d’assurance-maladie, dont les crédits séparés de ceux de la Sécurité Sociale n’avaient pas été votés, le Législateur prétendant qu’il avait « oublié » le cas alsacien-mosellan. La LOLF existant depuis 2001, on se permettra de raisonnablement douter de la sincérité d’un tel propos concernant un vote crucial effectué à l’Assemblée quelques mois avant le référendum alsacien que l’on disait joué d’avance.

Économiquement, la création de cette collectivité est sujette à suspicion. Administrativement et politiquement, l’on voit qu’elle ne signe aucune forme de « renaissance de l’Alsace », mais au contraire la dissolution de ses spécificités. Reste le point historique, qui serait le plus cruel vis-à-vis d’élus qui, en employant la formule de « renaissance », prouvent leur totale ignorance de leur propre région. Présentons les choses simplement : ce que nous pouvons entendre ou imaginer comme l’Alsace historique, c’est-à-dire une province qui portait ce nom avec une certaine constance historique, s’arrête à Colmar. La région mulhousienne faisant partie de la Décapole, ligue de cités libres, et le Sundgau étant une possession des Habsbourg, sans parler de la République de Strasbourg et l’évêché de Bâle dont dépendait une partie du Haut-Rhin, ainsi que les Comtes de Ferrette dépendant du trône monégasque, et enfin le Territoire de Belfort qui n’existe que depuis 1871, on peine à voir en quoi il y aurait renaissance de quelque chose qui n’a tout simplement jamais existé. L’Alsace est une mosaïque. C’est le cas pour son histoire, mais aussi pour son dialecte, ou plutôt pour sa mosaïque dialectale. Contrairement à une solide idée entretenue en Alsace, l’alsacien n’est pas une langue : il n’a ni grammaire, ni écriture fixes. C’est un ensemble idiomatique dont les variations poussent les subtilités jusqu’à se distinguer par villages ; on dénombre ainsi dix variantes idiomatiques pour le Sundgau. Le totem du statut de langue ne repose sur rien d’autre qu’un complexe d’infériorité, chose paradoxale d’ailleurs que de constater qu’en réalité les premiers à dénigrer la richesse dialectale de l’alsacien sont ceux qui veulent à tout prix lui attribuer le statut de langue. Ce faisant, ils instaurent une hiérarchie absurde qui n’a qu’une valeur démagogique ; hiérarchiser les langues et les dialectes ne signifie rien et ne contribue à rien, sinon à une homogénéisation. Ce sont d’ailleurs aussi les mêmes qui tissent une légende noire de l’école française qui leur interdisait de parler alsacien pour justifier l’absence de transmission dont ils sont eux-mêmes responsables ; comme si ne pas parler alsacien en classe était revenu magiquement à ne pas pouvoir le parler chez soi, hors de l’enceinte scolaire, vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept. Comme si le maître d’école avait poursuivi chacun de ses élèves dans leur sphère privée, règle en main et prêt à leur taper sur les doigts s’ils usaient de leur dialecte après les cours, durant le week-end ou les vacances. De la même manière, la figure du jacobin tient du père Fouettard politique ; il est fréquent d’entendre le mot comme monstruosité ethnocidaire qui sévirait toujours, alors qu’il n’existe plus depuis la réaction thermidorienne. Ce qu’a apporté le jacobinisme, c’était le département, le suffrage universel, bref la volonté de démocratie locale en cassant les fiefs, la consécration du peuple contre les seigneuries. Le reste n’est que bricolage girondin complexifié par des suites ubuesques de réformes mikado qui ne firent rien d’autre que d’ajouter à des choses déjà existantes d’autres choses plus ou moins utiles sans la rigueur exigée par leur harmonisation. On voit mal en quoi des individus morts il y a plus de deux siècles seraient responsables des conséquences lamentables de la politique de décentralisation depuis 1982.

En fait, la création de cette Collectivité Européenne d’Alsace dévoile une obsession pathologique des élus. Ils sont obsédés par le besoin de trahir leurs électeurs comme par le besoin de démanteler le territoire national en matière de décentralisation. En inaugurant l’ère post-nationale par son intitulé impudique, la Collectivité Européenne d’Alsace, le citoyen ne peut que remarquer qu’il n’existe plus aux yeux de ses propres représentants. Dans l’esprit de ces derniers, c’est la construction européenne qu’ils représentent, avec ce que cela induit de démophobie, de mépris pour la souveraineté populaire, et de vide idéologique. Une idéologie qui ne s’appuie pas sur des faits n’en est pas une, c’est de la fantasmagorie, à l’image de l’Union Européenne qui se bâtit sur une vision chimérique qui n’a jamais existé et ne pourra jamais exister. Parce qu’au fond, on peut s’interroger sur les raisons pour lesquelles les élus s’obstinent à commettre forfaiture sur forfaiture, et ce plus violemment, plus insolemment encore quand il s’agit de contrevenir à une expression populaire exercée par la voie du référendum. La nature pathologique de cette obsession tient justement au fait qu’elle est purement irrationnelle, et médiocre. On peut gager qu’eux-mêmes ne le savent pas, les réponses qu’ils pourraient donner et qu’ils donnent d’ailleurs n’étant que pure rhétologie fallacieuse. Il faut avancer. Il faut progresser. Être moderne, sérieux, responsable. Avancer et progresser vers quoi ? Sérieux et responsable vis-à-vis de quoi et de qui ? Dans les faits, ce n’est ni par rapport à l’intérêt du pays, ni des citoyens. Comme le disait Péguy, « Nous ne sommes plus républicains, c’est vrai, mais nous savons gouverner. Nous savons même mieux gouverner, beaucoup mieux que quand nous étions républicains, disent-ils. Ou plutôt, quand nous étions républicains, nous ne savions pas du tout. Et à présent, ajoutent-ils modestement, à présent nous savons un peu. Nous avons désappris la République, mais nous avons appris à gouverner. Voyez les élections. Elles sont bonnes. Elles sont toujours bonnes. Elles seront meilleures. Elles seront d’autant meilleures que c’est nous qui les faisons. Et que nous commençons à savoir le faire. »

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