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Pour une république souveraine laïque et sociale

Vie et mort des SES : Pour une lecture Polanyenne de la fin des SES

Par Frédéric Farah, Professeur d’Économie à l’université Paris Sorbonne-Nouvelle, le 28 juillet 2019

NRS a abordé durant sa brève existence, une année à peine, des thèmes essentiels, comme la question sociale, la souveraineté, la politique économique, la laïcité, le féminisme, le communautarisme et même des questions tenant à la théorie politique ou économique. Il ne manquait plus que la question de l’enseignement pour parachever cette vision globale que nous avons tentée s’esquisser depuis le 22 septembre 2018. 

Les deux contributions présentées aujourd’hui n’ont pas tout à fait le même objet. L’une est générale : elle aborde la question de l’impact des forces idéologiques dominantes sur les dispositifs d’enseignement. Mais, comme une discipline particulière du secondaire est évoquée, les sciences économiques et sociales (SES), il nous a semblé important de prolonger le débat à propos de cette discipline très originale dont l’histoire, qui a maintenant plus d’un demi-siècle, est sans doute emblématique des tensions qui travaillent l’appareil d’enseignement dans son ensemble. 

Même si les deux auteurs ont un profond attachement pour les SES, leur vue respectives divergent quelque peu. NRS, en effet, est un club intellectuel en politique, non un parti et sûrement pas une secte assénant une doctrine. Nous tenons à faire part d’un débat crucial pour notre nation car l’enseignement et singulièrement les SES participent de l’apprentissage de ce métier de citoyen, comme l’a si bien écrit l’historien Claude Nicolet pour un autre contexte. Certes, le corps politique n’est plus celui de la Rome républicaine, il n’empêche qu’il est préférable d’apprendre les rudiments de ce métier dès lors qu’il est question de participer à corps politique souverain dans l’esprit de la démocratie. 

Que soit permise alors une hypothèse : la défense des SES sera mieux assurée en dehors des modes terribles qui font de la personne humaine un simple rouage du capital global, comme l’ « intersectionnalité », le dogme de l’enfant-roi, etc. Pour défendre efficacement les SES, ne faudrait-il pas s’extraire vraiment de l’idéologie dominante ? Sauf à faire fuir ceux qui ne voudront pas participer à ce dévoiement du métier de citoyen sous le prétexte d’une « modernisation » de la pédagogie et des savoirs. Laquelle n’est, le plus souvent, hélas, qu’une « déconstruction » faussement savante et pleine d’une bien infantile toute-puissance. Car, comme la écrit encore quelque part Claude Nicolet, la république est une méthode dont un objet est de remettre à sa place le tyran qui sommeille en nous.

Les professeurs n’ont plus très bonne presse dans notre pays et sont jugés responsables de bien des maux. La nation s’est détournée d’eux et leur offre à la fois un traitement qui contribue à leur paupérisation et un mépris décourageant. Hussards de la République en première ligne de l’éclatement social, de la misère économique et culturelle, largement développés sous les coups de butoir d’un retour inquiétant des forces du marché depuis le sortir de la décennie 1970. Quarante années que le corps professoral tente de panser les plaies d’une société de marché. Aujourd’hui le baroud d’honneur des plus engagés d’entre eux contre la violente et régressive réforme Blanquer sont assimilés à des vulgaires preneurs d’otages, ou infidèles à leur mission. Un infâme représentant de la nation dans les ors de l’assemblée s’est autorisé une diatribe aussi injurieuse que calomnieuse à leur égard, largement applaudi par ses collègues repus et suffisants. 

Le corps professoral se meurt tant les vocations se raréfient et que les démissions certes encore modestes croissent. Mais ces hommes et femmes reviendront en septembre malgré les injures et le mépris d’une caporalisation accrue pour donner le meilleur d’eux-mêmes dans des classes surchargées, parfois violentes, sans espoir de considération et d’augmentation de salaires. 

Si la Nation ne rend pas les armes et ne laisse pas la porte ouverte à un affrontement plus vif entre les différentes parties de la société, c’est parce que ces hommes et femmes sont là. Ils n’espèrent plus de considération de leur ministre, qui ne souhaite que leur offrir coupes budgétaires et répression financière pour ceux qui ont osé résister aux oukases d’un certain Blanquer, qui n’avait cure de toute forme de légalité. 

Dans ce paysage peu rassurant, les forces de marché nous le disions avancent et dictent à l’école son calendrier, ses exigences. La réforme à venir, à son tour est habitée par l’idéologie concurrentielle. Les élèves étant sommés d’abandonner une spécialité à l’entrée de leur terminale. La logique de marché radicalise l’individualisation des rapports sociaux. Désormais, l’individu doit construire un projet, l’imposer et regarder ses semblables comme des rivaux. Dans le monde libéral, seuls les plus forts survivront. 

La société de marché dépeinte par K Polanyi dans son œuvre prend chaque jour forme et cette réforme éducative participe de l’effort presque national d’en assurer la réalisation. 

Mesurer l’ampleur du désastre à venir, ou même en cours peut être réalisé par la mise à mort d’une discipline les SES.  L’anéantissement de cette matière, après plus de trente années d’attaque systématique raconte une histoire autre que la fin d’une discipline originale par bien des aspects. 

Faire l’histoire de cette discipline, c’est évoquer la fin d’un monde et l’émergence d’un autre et de son affirmation pour ne pas dire sa domination. 

C’est K Polanyi et son maitre ouvrage, la « Grande transformation » qui sera notre guide. Sans revenir sur une pensée complexe et passionnante, le grand auteur Hongrois nous rappelle dans son livre, que la révolution industrielle va être le moment de l’affirmation inédite dans l’histoire d’une utopie mortifère, celle d’un marché autorégulateur. Cette utopie laisse entendre que la sphère économique aurait des lois propres, qui la sépare du reste de la société. Polanyi fait comprendre que croire possible de séparer l’économie de marché de son corollaire inévitable, la société de marché est une erreur. L’économie s’autonomisant du reste de la sphère sociale, imposerait au reste de la société ses lois. Cette « fabrique du diable » repose sur un ensemble de marchandises fictives, la terre, le travail et la monnaie. La société et les individus de manière générale se trouveraient agresser par cette nouvelle formation sociale et engendrerait un double mouvement de réaction sur lequel nous ne nous étendrons pas. Le premier est celui en faveur de l’extension du laisser faire et l’autre de protection face à cette agression du marché sur les liens sociaux.

Pour faire court, Polanyi parle de désencastrement de l’économique par rapport au social. La crise des années 1930 et la seconde guerre mondiale signent de manière tragique et sanglante l’échec de cette utopie meurtrière. 

Les sociétés humaines du moins dans la partie ouest du continent européen et aussi en Amérique du nord engagent alors une grande transformation, c’est-à-dire un réencastrement de l’économique dans le social. 

Ce réencastrement trouve une traduction sensible dans la montée en puissance de l’Etat social, et dans les mécanismes de socialisation de l’économie ou même de démocratie économique. Tout une réflexion attenante à ce thème se développe lors des lendemains de la seconde guerre mondiale : Les politistes américains Dahl et Lindblom dans leur ouvrage « politics economics and welfare » en 1953, vantent la démocratie comme condition du développement économique en estimant que capitalisme et communisme ont échoué. Ruggie en 1982, revient sur la période et parle quant à lui d’un « libéralisme enchâssé ».  Cette période est celle du compromis fordiste entre les deux forces opposées de la révolution industrielle : le capital et le travail. 

C’est dans ce contexte, politique et économique, que les SES vont naître, loin encore du retour d’un certain fondamentalisme de marché, et de la croyance de lois économiques ou bien encore de je ne sais quel scientisme.  

Un voyage exploratoire dans l’histoire de la discipline et les mots de l’un des fondateurs, Marcel Roncayolo, historien, restitue l’esprit qui a conduit à la naissance de la discipline. La matière qui naît alors est pleinement encastré dans le social. Il ne s’agit pas d’économie, de sociologie, ou de science politique, mais de sciences sociales. 

Il s’agissait alors d’imaginer des objets problèmes, saisis par un ensemble de disciplines, les programmes l’attestent et donnent à voir une toute autre approche de l’enseignement économique

Il n’est pas surprenant de voir des historiens à la manœuvre, des géographes, des démographes participaient à la rédaction des programmes. 

Cette période est celle aussi de l’affirmation des sciences sociales dans l’espace public et particulièrement à l’université. 

Le fondateur des SES           , rappelle dans un entretien passionnant sur l’histoire de la discipline :

« Et cette bibliothèque était très riche : il y avait notamment toutes les œuvres de François Simiand et Maurice Halbwachs. Je m’y suis plongé et cela m’a profondément influencé, me convainquant de la nécessité de fonder l’histoire sur l’économie et réciproquement, comme le faisait Simiand. »

Les mots du fondateur sont limpides et sans ambiguïté, il fallait inscrire la prétendue science économique dans le tissu social et les plis du temps. 

. « Alors que là, les sciences sociales ne se voulaient pas un enseignement professionnel. Le contraire d’un enseignement professionnel même. C’était le but : donner un enseignement du monde moderne, du monde dans lequel ils se trouvaient – et pas seulement le meilleur de notre monde industrialisé –, aux jeunes gens qui passaient le bac. Les remettre dans leur époque, pas seulement dans des époques historiques passées, ou à plus forte raison dans des langues anciennes. La formule qui revenait souvent dans la commission était : il faut les rendre capables de lire Le Monde. C’était un peu la ligne. Mais c’était non professionnel. C’est-à-dire que l’on ne voulait pas former des gens pour faire de l’économie, mais pour comprendre le monde dans lequel ils vivaient, c’est un peu différent ».

La dernière phrase est significative des intentions de l’historien, il ne s’agissait pas de mettre en route une nouvelle discipline pour faire des économistes, mais avant tout donner des clefs de lecture du monde contemporain. Et si l’on conserve à l’esprit que chaque discipline comprend un angle mort. Réduire les individus à des individus essentiellement maximisateurs d’utilité et semblables à des monades sans porte ni fenêtre, c’était faire fausse route. L’idéologie de l’adaptation, obéir à des prétendus besoins du marché du travail n’étaient pas encore aux commandes

Marcel Roncayolo savait qu’il s’aventurait sur des chemins glissants et que le conflit naîtrait entre les historiens et les économistes.

« Il n’était pas envisageable d’accéder aux sciences sociales sans une dimension historique, mais il ne fallait pas non plus que cela double l’enseignement de l’histoire. Je dirais volontiers que si l’histoire-géographie avait pu se renouveler entièrement, elle aurait pu remplacer cet enseignement. Mais comme l’histoire et la géographie restaient dans leur canon très traditionnel, cela nous permettait de faire autre chose. On nous a fait le reproche d’être trop historiens par certains côtés, alors que les économistes veulent au fond que leur discipline soit anhistorique. Voilà, c’était le gros conflit. Il y a eu des tensions, cela a joué y compris au moment des concours, quand on a recruté des professeurs. Il y avait des gens qui se voulaient plus historiens, et des gens qui se voulaient plus économistes. Et la sociologie était un peu divisée entre les deux camps ».

Ce qui frappe à la lecture de son témoignage, c’est la fécondité des débats de l’époque et c’est non sans nostalgie que l’on mesure ce qui fut perdu. Aujourd’hui et nous le verrons, malgré la richesse d’une science économique hétérodoxe, de la qualité des débats des associations professionnelles comme l’association des professeurs de ses (APSES), c’est une pensée pauvre et tristement néoclassique qui a pris le pouvoir jusqu’à parvenir à dénaturer une discipline pourtant si novatrice à l’origine. 

Mais n’en venons pas trop vite aux temps contemporains, même si à l’époque, les premiers changements se dessinent 

« Il y a eu rapidement une déperdition, heureusement que Palmade était assez actif pour tenir cela en main, mais cela a quand même affaibli la discipline. Ensuite, il y a eu la séquence des réformes successives qui ont fait que l’on a professionnalisé progressivement cet enseignement. C’est quand l’idéologie de l’entreprise [s’est imposée] – moi je suis venu à une époque où les économistes étaient des macroéconomistes. Et ensuite quand est venu le grand courant néolibéral américain, la grande période du développement de l’entreprise, y compris sous ses dehors les plus insupportables, à savoir la comptabilité, dans la discipline ».

L’époque était marquée par une approche économique qui se voulait largement macroéconomique et planiste. Le marché ne régnait pas alors en maitre, il ne semblait pas encore l’aiguillon des sociétés contemporaines 

« C’est sur la macroéconomie que reposait tout de même le planisme initial de la Ve République. Et c’est au moment de la crise des années 1970 que l’on a subi le plus d’attaques »

, il y a eu des programmes qui ont changé, qui de plus en plus se sont tournés vers l’entreprise… […] »

On lit à travers les mutations des approches de la discipline, le changement d’époque, aussi bien intellectuelle que politique

« Les SES ne proposent pas une professionnalisation. Elles étaient conçues comme un enseignement culturel, je le répète »

« Cette notion se perd et c’est très grave. Cela s’intègre parfaitement à l’individualisme actuel, c’est-à dire que l’on est dans une société individualiste où chacun s’efforce d’accumuler les signes du succès. Nous subissons un changement de société qui nous dépasse, mais qui va un peu à l’encontre des intérêts de ce type de formation. Enfin, c’est comme ça »

L’étude des programmes d’origine, celui de 1966, privilégiait dans l’étude de la famille, un regard en faveur d’un croisement disciplinaire. On y retrouve des approches comme celle de Galbraith, un institutionnaliste.

Thierry Rogel, un professeur de ses, revenant sur l’histoire de la discipline, dans un post de son blog, indique avec justesse 

« On voit bien que les entrées sont par thème ou par objet et non par discipline. De plus il suffit de faire une recherche plein texte pour voir que les seules mentions disciplinaires explicites sont la Démographie et l’Histoire, deux disciplines que les élèves avaient déjà rencontrées au cours de leurs années de collège. Rappeler cela n’est pas anodin, cela illustre bien la sagesse des premiers concepteurs qui, parlant de la connaissance de nos sociétés actuelles indiquaient que « cette connaissance ne peut être que progressivement introduite ». Nous avons là deux différences fondamentales entre l’esprit des programmes d’origine et l’esprit des programmes actuels : l’entrée par les objets et non par les disciplines, la prudence qui se traduit par un apport progressif des connaissances »

 

Ce qu’il ressort de cette première époque des ses est assez riche : cette discipline marquée une véritable rupture aussi bien par ses méthodes pédagogiques avec l’importance du recours à des documents comme point d’appui et la volonté de sortir d’un économicisme étroit. Il s’est agi de juxtaposer, de croiser les regards, de saisir la réalité sociale par des objets problèmes. Roncayolo le dit, « c’était un enseignement culturel qui devait permettre d’entendre le monde contemporain ».

Cette approche se comprenait dans un monde ou les lois économiques ne semblaient pas encore faire autorité pour ne pas dire devenir dogmes. Nous restons convaincus que cette discipline ne pouvait se fonder qu’en dehors du fondamentalisme de marché. L’époque qui l’a vue naitre, ne cherchait pas son salut dans l’économie. L’heure était à l’encastrement. 

De la rupture à la liquidation 1980 2019

Les sciences économiques et sociales, au même titre que le modèle français de l’économie mixte allaient connaitre des heures sombres dans les presque quatre décennies qui vont suivre. 

Il a été de bon dans les milieux politiques et intellectuels d’expliquer que le keynésianisme avait failli, que l’Etat providence était en crise, que l’Etat était plus le problème que la solution. 

En 1984, Laurent Fabius invitait les français à se réconcilier avec l’entreprise, le marché retrouvait sa place. La relance économique de 1981-1982 a été maintes fois érigée par les libéraux comme le symbole de l’échec. L’Etat se devait être raisonnable et créer un cadre propice aux forces du marché. La gauche européenne a été le vecteur puissant de la diffusion des idées favorables au fondamentalisme de marché et a très largement mise en œuvre les mesures nécessaires pour en assurer le triomphe : privatisation, promotion du marché unique européen, libre circulation des capitaux pour ne dire que cela. 

La fin de l’affrontement idéologique qui a rythmé l’après-guerre, laissait place à un nouveau récit explicatif, celui d’une nouvelle mondialisation, qui n’est rien d’autre que l’extension des forces du capital à l’échelle du monde. 

C’un nouveau désencastrement qui surgit alors, l’Etat loin de contraindre le marché en devient son auxiliaire et se vida volontairement de sa puissance pour la déléguer à des forces privées (marchés financiers, grandes entreprises). 

Ces décennies sont celles qui ont vu l’effacement du discours de classe, pour ne pas dire qui se sont réjouies de la célébration d’une France unie et ouverte autour de sympathiques classes moyennes. 

Cette « révolution tranquille » du marché pour reprendre les termes de Jabko ne pouvait se cantonner aux seules politiques économiques ou à un engouement bruyant pour l’esprit d’entreprise. Une place forte se devait d’être investie, celle de l’éducation nationale. Sans vouloir abuser d’un mot fourre-tout, la bataille de l’hégémonie culturelle était fondamentale. 

Les Ses, modeste matière car seulement présente au lycée et généralisée par moments dans son histoire à la classe de seconde, devenait le symbole presque involontaire de la période antérieure, celle de l’encastrement. 

La crainte de certains, décrite par Roncayolo de voir dans cette discipline, un repère de marxistes armés de stylos rouges à défaut de faucille et de marteaux, grossit jusqu’à la caricature. 

Une folie patronale appuyée par des économistes de rencontre, se répandit alors pour expliquer que si la France refusait sa conversion à l’économie de marché c’est en raison d’un enseignement subversif ou bien encore de manque de culture économique. L’art de pervertir les mots étant toujours au rendez-vous, il convenait d’entendre par culture économique, plus la glorification du capitalisme qu’autre chose. Entendons bien, il s’agit de refuser quelque embrigadement que ce soit dans un sens ou dans un autre. Mais laisser accroire que notre économie perdrait en dynamisme car un enseignement n’encourage pas la culture d’entreprise, c’est de faire porter le chapeau à l’école de l’échec des élites économiques et publiques. Ces dernières en rompant avec le compromis fordiste, en renouant avec la financiarisation de l’économie, en promouvant la bien stupide idée que l’Etat ressemblait à un ménage ou encore des orientations européennes calamiteuses qu’elles ont jeté notre pays dans les inégalités et la désindustrialisation. 

Les enseignants de SES étaient soudain décrits comme une avant-garde, presque bolcheviks voulant en finir avec les bienfaits d’une économie de marché. Il est difficile de donner crédit à cette critique tant elle fut outrancière. 

Un enseignement devait délivrer un catéchisme et promouvoir les entreprises, célébrer leurs mérites. 

Pourtant aussi vulgaire et disons-le, idiote, elle trouva de puissants relais étatiques, médiatiques, universitaires. Le zélateur de ce propos, fut l’ancien patron de la BNP, M Pébereau. 

La volonté d’en finir avec les ses rejoignait une autre préoccupation, celle d’en faire un enseignement plus en lien avec le marché et ses exigences. 

Cette réorientation alla de pair avec le discours sur la modernisation portée par le même Laurent Fabius et puis celui de l’adaptation. Thématique central d’un ordre économique d’inspiration libérale et qui fait feu de tout bois. 

Les ses paraissaient inadaptées, la visée culturelle de Roncayolo devait laisser place à une visée professionnelle. Il fallait désormais fabriquer des individus pour le marché, la compétition.  L’idée même de société entra en crise, fallait-il se résoudre à réduire la société à une somme d’individus maximisateurs ? Le credo thatchérien devait-il devenir central. 

Il suffit de voir comment l’ethnologie, l’anthropologie disparurent à leur tour, et progressivement arriver à une affirmation dominante de l’économie et une segmentation des disciplines, sociologie, économie, science politique. 

L’affirmation de l’individualisme   plus que de l’individu dans ces années 1980 2000 ne pouvait trouver pour meilleure traduction que le retour en grâce de la microéconomie marshallienne, d’un individu asocial dans un monde sans monnaie et qui n’est maximisateur d’intérêt. Entouré d’une formalisation dont l’esthétique devient le critère dominant, mais qui assure quelque chose comme un verni de science. Ainsi il est possible d’expliquer benoîtement à des élèves que les facteurs de production sont rémunérés en fonction de leur productivité marginale. Ainsi sans crainte, il devient raisonnable d’affirmer que l’on peut mesurer individuellement la productivité de chacun. Faut-il oublier qu’un individu qui travaille, s’inscrit dans un collectif et imaginer sa productivité loin des relations qu’il entretient avec ses collègues paraît insensé. On pourrait penser à la fécondité du concept de configuration chez Elias, si intelligemment illustré dans son exemple du football. Pourrait on démontrer mathématiquement que les écarts de salaire parfois vertigineux entrent « super PDG » et ouvriers aux Etats-Unis s’explique par des écarts conséquents de productivité ? on pourrait dire de même pour les écarts entre des joueurs de football superstars et des attaquants de clubs plus modestes voire sans moyens. 

Croire que le salaire n’est qu’une réalité économique ou qu’il existe quelque chose que l’on peut nommer marché du travail, c’est vraiment conduire les jeunes individus dans d’étranges dogmes. 

Mais vouloir maintenir l’idée que le travail n’est pas une marchandise, mais s’inscrit dans des conventions collectives, dans des relations professionnelles, en somme dans un ensemble d’institutions, c’est en quelque sorte défendre le monde d’avant, celui qui affirmait en 1944 à Philadelphie, que le travail n’est pas une marchandise. 

Pour le dire brutalement, dans un monde marqué par un retour de la marchandisation, un enseignement comme les ses devient une anomalie qui vient perturber l’ordre économique néolibérale ou plus justement ordo-libéral

Cet enseignement est autant une anomalie que la persistance d’une économie mixte fortement socialisée. 

La destruction de cette matière devait se faire par à coups successifs avant l’avis de décès que la réforme Blanquer allait signer dans un formidable acte de répression lors de la session du baccalauréat 2019. 

L’abandon de l’étude de la famille dans les programmes de 2010   allait symboliser avec force l’un des coups les plus significatifs dans l’équilibre entre l’économique et le social ; T Rogel dans son précieux post de blog nous fait mesurer l’importance de cette perte

« Il faut une nouvelle fois remarquer que la famille est un des thèmes qui ouvre le plus aux croisements disciplinaires et à l’ensemble des sciences sociales : économie si on traite de la dimension « ménage », sociologie (socialisation), ethnologie (« comparaison »), démographie, … »

L’autre abandon de poids fut le thème de la consommation 

« Enfin, le plus emblématique est la disparition du thème de la consommation (et des consommateurs). Emblématique car on comprend mal qu’on puisse ignorer ce thème quand on sait que c’est la finalité de l’activité économique et que nous sommes dans une société de consommation. Le thème du consommateur est celui qui ouvre le plus à l’interdisciplinarité : on peut parler de microéconomie néoclassique (homo œconomicus), d’économie expérimentale (Kahneman, Ariely,), de macro-économie (fonction de consommation chez Keynes), de sociologie (Bourdieu, Simmel et la mode,), de socio économie et d’économie institutionnaliste (Veblen et la consommation ostentatoire, Galbraith et la filière inversée) »

Désormais le consommateur à défaut de la consommation, apparait comme réduit à un individu irréel évoluant dans un marché et naviguant le long des courbes de demande. Il est désencastré, il n’est plus animé par une psychologie, une histoire. C’est à la recherche de la Robinsonnade perdue à laquelle le programme se livre. 

Désormais le désencastrement de l’économique et du social se traduit par une désarticulation des programmes 

« Mais ça ne veut pas dire non plus que les sciences sociales se distinguent clairement les unes des autres ; de même qu’on ne peut pas dire que la France est l’union de Bretons religieux, de Normands indécis et d’Auvergnats vendeurs de vins et de charbon, les sciences sociales ne sont pas l’addition d’une science économique modélisatrice et d’une sociologie enquêtrice. C’est pourtant la logique du programme : chaque science sociale serait définie par son « regard » spécifique qu’elle jette sur le monde. La prise de position est plus prudente dans le programme de 2019 que dans le programme de 2010 (où on atteignait une dimension délirante). Certes, certaines démarches se sont imposées dans certaines disciplines, soit à la suite d’un véritable combat entre chercheurs (à l’exemple de la domination de la démarche modélisatrice à la suite de la « querelle des méthodes » en économie), soit par des nécessités matérielles (l’observation participante s’est imposée en ethnologie car il n’y avait guère d’autres méthodes à disposition à l’époque). Mais force est de constater que les méthodes passent d’un « champ institutionnel » à l’autre : si la modélisation s’impose en économie, cela n’exclut pas le recours à l’observation historique ou à l’induction statistique »

 

Ces remarques sont révélatrices d’un appauvrissement culturel de la matière au fil des réformes, attestant aussi d’un abandon d’une histoire des faits économiques, des auteurs. Il exista une époque, un enseignement de spécialité destiné aux terminales qui rendait possible la découverte des grands auteurs de sociologie comme d’économie. Il autorisait une confrontation d’auteurs, de textes et donna lieu à des productions de grande qualité. On peut penser aux manuels et aux travaux de Pascal Combemale dont la richesse et la profondeur ne sont plus à démontrer. 

Sans vouloir céder à une surdétermination des forces matérielles, la nouvelle approche des SES qui se dessine avec encore plus de force dans les années 1990-2000, est l’enfant de la rationalité économique ordo libérale ou néolibérale, celle d’un individu ramené à une seule conception, celui d’homo oeconomicus. 

Castoriadis dans des pages demeurées célèbre voyait dans le développement de l’occident, deux projets à l’œuvre et parfois antinomiques : celui de l’autonomie aussi bien individuelle que collective et celui de la rationalité instrumentale de type capitaliste. 

«  l’occident moderne , depuis des siècles est animé par deux significations imaginaires sociales tout fait opposées, même si elles se sont contaminées réciproquement : le projet d’autonomie individuelle et collective, la lutte pour l’émancipation de l’être humain aussi bien intellectuelle et spirituelle qu’effective dans la réalité sociale ; et le projet capitaliste démentiel, d’une expansion illimitée d’une pseudo maitrise pseudo-rationnelle qui depuis longtemps a cessé de concerner seulement les forces productives et l’économie pour devenir un projet global ( et pour autant encore plus monstrueux), d’une maîtrise totale des données physiques, biologiques, psychiques, sociales, culturelles » 

Le premier cédant progressivement sous les coups de butoir du second. Très modestement peut être, mais ce projet culturel des SES des premiers temps, comme objet culturel, permettant d’entendre le monde et pas seulement le journal, relevait de cet idéal disons le d’émancipation. 

La seconde mouture des SES atteste d’un arraisonnement de l’enseignement par cette logique instrumentale de type capitaliste. Ce terrible couple « fin moyen » si bien dénoncé par H Arendt. C’est le retour d’une pensée de l’aliénation, l’individu dans le nouveau lycée ne vient pas acquérir une culture littéraire, en sciences sociales et en sciences de la nature et en mathématiques, il doit se mettre désormais au service d’une fiction, le marché et son corollaire, tout aussi fictif, le marché du travail. 

L’individu n’est plus que producteur et consommateur. Les harmonies du marché sont au rendez-vous. Souvenons nous, que dans le programme de 2010, les crises sont surtout entendues comme des chocs exogènes, reconnaissant alors, que le système économique par un ensemble de prix assure l’équilibre. 

Aucune crise ne fait l’objet d’une réflexion historique sérieuse, rien n’est proposé ou presque sur la dynamique endogène des crises. Marx quoiqu’on en pense mériterait étude tout comme Rosa Luxembourg ou même Keynes. De la railways mania des années 1840, ou encore de la grande dépression de 1873, il y aurait tant à montrer au moyen de l’histoire, la mécanique des crises. 

Mais tout doit être mobilisé pour convaincre de la force du marché, alors certes il sera question des failles du marché, mais ce qui est privilégié, c’est le fameux marché et l’Etat intervient alors comme une solution de second rang. 

Il ne s’agit pas d’enfermer non plus les élevés dans un débat stérile : Etat ou marché, mais de montrer la profonde intrication des deux dans l’histoire. L’élève est enfermé dans une mécanique du pauvre, dans la croyance de grandes horloges économiques, de lois implacables à laquelle il faut parfois consentir sacrifices. 

Regis Debray a bien raison de dire que nous sommes passés d’une économie du salut à la recherche de notre salut dans l’économie, ce qui à notre sens constitue une folle erreur. 

Les SES sont donc pris dans la tourmente et quittent le projet que les concepteurs imaginaient pour cet enseignement 

On peut revenir sur la définition de ce que sont les SES selon leurs concepteurs : « L’originalité de cet enseignement est sans doute de conduire à la connaissance de nos sociétés actuelles et de leurs mécanismes, d’établir une relation jusque-là incertaine entre culture et réalités économiques et sociales »

La connaissance des sociétés laisserait donc la place à une approche par disciplines de manière fragmentaire avec parfois quelques tentatives de les rapprocher dans une formule malheureuse « regards croisés ». 

Dans ce désencastrement, c’est l’idée de société qui vacille à son tour.  Castoriadis parle « d’effondrement de l’autoreprésentation de la société ». Pour notre auteur « la société n’est jamais une collection d’individus périssables et substituables vivant sur tel territoire, parlant d’une telle langue, pratiquant extérieurement des coutumes. Au contraire, ces individus appartiennent à cette société parc qu’ils participent à ses significations imaginaires sociales, à ses normes « valeurs «, «  mythes » , «  représentations », «  projets », «  traditions » etc. »

En somme, à travers la liquidation d’une discipline originale et plébiscitée par les élèves sur plusieurs générations, c’est une autre histoire qu’on lit : celle du passage du réencastrement à un nouveau désencastrement. 

Redisons-le encore, les Ses et leurs géniaux fondateurs ne pourraient plus avoir leur place dans ce monde. Alors certes, on pourra dira que la France des années 1960 n’était pas celle de la massification scolaire, du chômage de masse et j’en passe. Mais ces arguments de fait ne peuvent être autant de justifications pour expliquer l’appauvrissement et l’arraisonnement idéologique de la discipline par les courants néoclassiques, le patronat le plus réactionnaire ou encore des élites intellectuelles de rencontre. 

Demain, enseigner les prétendues lois de l’économie, dissocier les matières, ne rendront pas le monde des élèves plus lisible et n’ouvriront pas les portes de l’emploi. 

En désarticulant ce projet intellectuel, c’est la pensée critique qui est visée, tout doit s’employer au maintien d’un ordre ou d’un désordre économique. La matière à venir est pensée presque pour limiter la faculté de juger, de penser. 

 La stérilisation de l’esprit est telle que tout est fait pour empêcher autre chose, pour réaliser une performance en tout point similaire à la croyance que les Etats Unis d’Amérique sont réductibles au reaganisme et ainsi d’oublier que ce même pays a eu un usage plus progressif que nous français de l’impôt sur le revenu dans les décennies 1950 1970. 

Les élèves peuvent être croiront que les agents économiques ne répondent qu’à des signaux prix : bonus-malus, décote et surcote, salaire ou assistance. 

Le capitalisme financiarisé connait ses fragilités et a vu la défaite de très près en 2008. Alors il achète du temps pour se maintenir, des politiques monétaires accommodantes, des fusions acquisitions, de la remarchandisation. Mais il a besoin aussi de victoire idéologique, la mise au pas de l’éducation et sa transformation en un espace concurrentiel, vidé de ses solidarités semble devenir un objectif nécessaire. 

Les anomalies aussi petites soient elles doivent disparaitre. Les SES sont considérées comme telles alors il faut les réduire ou les dénaturer. C’est le principe de la réforme néolibérale, prétendre préserver pour détruire. 

Les professeurs ont livré un baroud d’honneur lors de la session du bac 2019, qu’ils soient salués,  car la répression en cours force notre respect. D’autres tenteront à la rentrée de ruser, de contourner, d’inventer d’autres chemins.  Cela se nomme la liberté pédagogique. 

Le plus effrayant c’est la fin de l’alternative, la rendre impossible à penser. En relisant l’interview du fondateur M Roncayolo on pourrait presque voir un film en noir et blanc aujourd’hui à la lecture du programme contemporain et de l’affirmation préoccupante de la société de marché, nous allons en voir de toutes les couleurs, c’est à craindre. 

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